Kpalimé est la quatrième ville en importance au Togo, ce tout petit pays de 7 millions d’habitants coïncé entre le golfe de Guinée, le Bénin et le Ghana, en Afrique de l’ouest francophone. Avec son écrin de montagnes et sa luxuriante végétation, je peux comprendre qu’on en parle comme d’un paradis des touristes. C’est le mont Agou, jonché de cases en terre battue et de ses villages traditionnels, ce sont ses nombreuses cascades, dont celles de Kpimé et ses forêts d’irokos, d’acajous et de wawas. Kpalimé a ses artisans, batikeurs, potiers, calebassiers et tisserands en tous genres, comme ses petits hôtels sympathiques, tel l’hôtel-restaurant «Chez Fanny», tenu par une charmante togolaise revenue s’installer dans son pays, après avoir vécu un grand pan de vie en France, et que nous avons eu le plaisir de connaître : un cadeau sur notre route !

Pourtant, l’Afrique qui m’a été donné de connaître, celle-là est toute autre. C’est l’Afrique de Grégoire Ahongbonon, une Afrique méconnue, celle d’hommes et de femmes enchaînés aux arbres dans des camps de prière, loin des regards ou encore, celle des «fous» qui se promènent nus dans les rues des capitales africaines, et qu’on ne saurait voir. «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.» C’est l’article 1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Tous, autant que nous sommes, souscrivons à cette vérité.  Mais qui de nous tous, qui a-t-il fait de ce principe fondamental, sa règle de vie, au point de n’y souffrir aucune exception, jamais ? De toute ma vie, je n’ai connu qu’un seul homme qui ait osé prendre à ce point au sérieux cette vérité pourtant burinée  au fond de chacun de nous, que d’y subordonner chacune de ses pensées, chacun de ses gestes, à tout moment. Rien ne préparait pourtant cet homme de petite taille, simple réparateur de pneus, qui n’a complété que l’école primaire, rien ne prédestinait cet homme d’aspect quelconque à devenir havre de paix pour tous ces naufragés de la vie. Mi-vingtaine, lui-même s’était rendu au bord de la vie et comme il s’apprêtait à en finir, à bout d’espoir, c’est du silence que lui vint une réponse, là où s’inscrit le mystère de la vie : «la vie qui est en toi n’est pas pour toi, tu n’as pas le droit de porter atteinte à ta vie !» Si cette vie n’est pas réservée pour soi-même, alors, à quoi et à qui faire servir toute cette énergie et toute cette intelligence des choses de la vie qui t’avaient permis de bâtir pour toi-même et pour tes proches un petit empire du taxi en moins de cinq ans, début vingtaine, toi, l’étranger, en Côte d’Ivoire,  en ce  pays de cocagne ouest-africain ?

À partir du moment que tu décidas de donner ta vie pour l’autre, c’est de ce même silence que tu allais obtenir des réponses au fil du chemin qui allaient se tisser au gré des cœurs touchés qui te furent donnés de rencontrer ces derniers trente ans. Le sagace homme d’affaire que tu étais, qui savait se faire autant lion, que renard ou colombe selon les besoins, et dont le silence s’était mis à éclairer le regard, l’homme simple que tu es resté, qui ne s’est jamais soucié de son apparence, devint non pas fondateur, mais – comme tu le comprends si bien, Grégoire, et avec tant de justesse – se retrouva plutôt gérant de la St-Camille, cet empire du cœur, un empire dont il n’a jamais été l’instigateur ni le planificateur ultimes, un empire qui continue pourtant à s’échafauder au gré des cœurs émus et remués par le témoignage de ce petit homme qui sillonne intarissablement l’Occident et l’Afrique depuis toutes ces années. Ce sont des femmes et des hommes ordinaires qui, touchés par l’œuvre, se sont mis à donner, participant à bâtir la St-Camille, ce véritable système de santé mentale transnational pour les plus faibles et les plus pauvres. Ainsi, depuis plus de cinq ans que je chemine à ses côtés, au fil d’un sixième séjour en sa compagnie, j’ai pu être témoin, cet automne, de la naissance du neuvième Centre d’Accueil de la St-Camille, celui de Kpalimé, à l’extrême ouest du Togo, à une quinzaine de kilomètres du Ghana. C’est là que furent envoyés en mission quelques membres du personnel des Centres St-Camille du Bénin, l’un pour en devenir le directeur, l’autre, la responsable des soins infirmiers, et l’autre encore, l’administratrice. Quelques autres, des patients rétablis, pour la plupart, en sont les aides-infirmiers. Dès les premiers jours, des malades errants dans les rues de Kpalimé furent accueillis dans ce nouveau centre d’hospitalisation d’une capacité d’environ 250 lits, inauguré le 19 novembre 2016, un vaste esplanade de deux hectares jouxtant la paroisse catholique Jean-Paul II, à Kpalimé, comprenant deux ensembles de 4 pavillons disposés chacun autour d’un apatam – un ensemble pour les hommes, et l’équivalent pour les femmes – ainsi qu’un réfectoire, une chapelle, un bâtiment administratif, et un local pour le personnel féminin et un autre pour les hommes. Le tout n’avait pas encore fait l’objet de finition, qu’on y accueillait déjà et le personnel embryonnaire, et les tous premiers malades – ceux de la rue, se voyant donné priorité : une tradition, à la St-Camille, née pour porter secours et redonner la dignité aux oubliés des oubliés. Aussitôt rasés, lavés, déparasités et nourris, ils étaient évalués quant à leur état mental, et on leur prodiguait les traitements nécessaires à leur rémission. Déjà quelques jours plus tard, combien méconnaissables étaient-ils ! C’était l’humanité que l’on voyait sculptée à même l’arbre mort, et qui commençait à nous sourire timidement…et si belle à voir ! Bientôt, on leur demanderait de s’occuper de leur prochain à eux, et encore un peu et on leur demanderait ce qu’ils aimeraient faire comme métier ou occupation, et de fil en aiguille, on les verrait reprendre goût à la vie, on verrait leur menton se redresser, et le regard se mesurer au nôtre, d’humain à humain. Bientôt, des centres de réinsertion et des centres relais, se mettraient à pousser, à l’instar de ce qui fut fait partout où la St-Camille s’est implantée, comme autant de centres satellites visant à apporter des soins de proximité en santé mentale, à prix modiques, aux populations environnantes, le tout permettant le dépistage et le traitement précoce des maladies neuropsychiatriques et favorisant l’observance thérapeutique de ces maladies chroniques. Beaucoup, plus d’une soixantaine de milles, depuis 25 ans, ont ainsi pu regagner leur famille, fonder la leur, et relever des responsabilités à leur mesure, retrouvant ainsi leur place dans une société de laquelle ils pensaient avoir été bannis à vie…C’est tout cela, Kpalimé, pour moi : un havre d’humanité, un banquet pour les malaimés…Kpalimé, pour moi, c’est un paradis pas comme les autres !

Benoît Des Roches.